LA NAISSANCE DES MYTHES – 6 et fin – LE PANACHE D’ETOILES

Semblable au professeur ravi d’entendre ses élèves lui réciter avec application leurs songes colorés, Homère était aux anges et ne pipait mot. Dans les buissons, des bancs de lucioles brillaient de désir. Cette nuit-là, la suivante, et les autres… Ainsi se poursuivirent ces soirées, aussi longtemps que le ciel tournât ses vinyles pailletés sous les regards contemplatifs.

Il arrivait que Cool et Kal accordassent si bien leurs lyres, que l’aveugle entendait haleter des chiens de chasse aux fesses d’une Bérénice, dont il parvenait même à sentir la sueur ; quelquefois même, il leur intimait de lever le pied, pour humer mieux à sa guise la belle chevelure d’une danseuse étoile, sautillant en pivot, sur ses pointes de compas, d’une simple mouche à un oiseau de paradis.

Un soir, sa fourgonnette se dandina sur les cahots du chemin de forêt adjacent. Arrivée pétaradante, comme à son habitude, la Marie-Jeanne ! Bourlingueuse notoire, pourvoyeuse de gnaque, elle était un peu la sainte protectrice de ces artistes en devenir. Une éternelle hippy aux cheveux blonds, courts, bouclés, arborant les belles rides de ces visages sculptés par les rires.

,Le destin l’avait conduit ici pour stimuler les lyres plus avant. Elle n’était pas tendre, plutôt rock’n’roll, à vous provoquer ce duo de masos comme il se doit ! Ha ha !

Elle souriait à ravir éclats dès qu’elle parvenait à leur pointer, avec cette acquitté si féminine, un énième astre oublié. Ses yeux pétillaient aussitôt au délice de les voir repartir de plus belle. Une véritable folie ! Nuit après nuit, Kal et Cool les relièrent en grappe, en pressèrent les grains et, une fois la coupe levée à la beauté, en burent le vin. Parfois à trois, parfois à quatre, tels les doigts de la main des guitaristes de génie.

Quelle fut l’influence de Marie-Jeanne ? Légalisa-t-elle ces audaces que censure l’esprit bien-pensant de Tout-un-chacun et M. Tout-le-monde ? Nul ne peut dire. Une chose est sûre, c’est qu’Homère n’en laissa pas tomber la moindre goutte. Il était toujours le dernier à partir (mais partait-il vraiment?), comme le premier installé, sur son lit de brin de pailles ou, plus haut, sur une motte fraîchement roulée.

En passant dans le coin, marcheur du dimanche, on aurait cru cet homme dans un comas à ciel ouvert. Chaque semaine, les mêmes habits, la même couverture capillaire, la même position… En s’approchant et en l’entendant respirer, on aurait compris qu’on s’était trompés, et on aurait laissé son histoire continuer.

Homère les attendait donc chaque jour : il était la présence qui annonçait que le récit reprendrait…

Kalache faisait sonner sa voix de stentor, que Cool-de-source laissait entendre déjà la rumeur d’un centaure en embuscade, et que lui, notre ténébreux aveugle, arborait à nouveau cette banane en guise de sourire. Il en redemandait, sans cesse, gourmand comme un enfant le chocolat aux lèvres.

Alors oui, ils donnèrent tout, le fou slovaque et le poète taoïste ! De véritables allumés du verbe ! Pardonnons-leur tant d’extravagance. Que ne ferions-nous pas pour faire voir un ami aveugle ?

Peut-être rien, oui, après tout. Ne voient-ils pas bien mieux que nous ?

C’est sur une semblable réflexion qu’au bout d’un an, arrivés sur le cul du dernier joint de culasse, nos deux Thelma et Louise cessèrent leur course, et se tournèrent vers leur fidèle auditeur, instigateur de toute cette entreprise.

« Bon, on a fait le tour. Ça t’a plu ?

Oui… Ramener de quoi écrire demain. »

Le lendemain, Homère, qui ne l’avait pas ouverte depuis sa dernière question, ( ou si ! peut-être, pour dire « Juin ! » en vitesse), Homère, comme nous disions, Homère, le troisième homme, le pilier central de leur temple, Homère, oui, leur en fit voir de toutes les couleurs, plantant la beauté au bord d’une eau argentée ,germant toutes les graines plantées, changeant les pierres en homme, les femmes en arbre, la cupidité frénétique en faim inextinguible, le meurtre d’un neveu en deuil d’un fils, et faisant suer tel le tonneau des Danaïdes, Kalache et Cool-de-source, comme hypnotisés, se passant la plume à l’heure de la crampe, et retranscrivant, dans la fièvre de leur relais, bien plus qu’ils n’avaient su dire. Sacré Homère !

Ainsi, oui, le lendemain, l’aveugle leur en fit voir de toutes les couleurs.

Ainsi naquit

Une mythologie.

 

 

 

 

 

 

cf. ce qui était écrit avant cqfd

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