LA NAISSANCE DES MYTHES – 1 – En cette époque épique

 

En cette époque épique, la faculté de Sciences Humaines était un havre de paix. On y découvrait avec joie le gruyère hallucinant de l’emploi du temps, l’absence de contrôle continu, les richesses infinies des bibliothèques et les discussions à refaire le monde dans la verdure d’un patio encore fumeur, dans une petit chambre exiguë de résidence universitaire ( cage à lapin juxtaposée à des douches communes pleines de calcaire et moisissures d’un autre âge, où quelque artiste scatophile s’essayait tantôt au tag de caca – parions que c’était Pierre Bitenlère le Cassos…)

Au mieux, on se compressait dans un petit studio dépliable, où s’installer et manger à plus de deux relevait de l’exploit. Certains y arrivaient cependant. Grande convivialité au rendez-vous. 

Sinon, on pouvait aussi trouver une petite chambre, velux ouvert sur un ciel noir comme une orange, chiottes dans le couloir pour aller dégobiller son gobelet de rouge bon marché et thon Mutant au curry  chauffé au wok électrique. 

C’était l’époque épique où, même fauché, un étudiant trouvait toujours quelques vingt balles pour se payer une blonde quelque part, la sirotant doucement pour profiter de la vue des filles qui dansent, ou, plus fourbe, la rechargeant à l’aide de quelque canette de contrebande passée en douce sous le manteau.

Une astuce plus simple consistait à se mettre une bonne mine à domicile, pour ne partir pour le bar de son choix qu’à trois heures du matin. Cette mine à domicile pouvant bien sûr, en présence de drogue, se finir à discuter avec le poster de Marylin Manson, à s’essorer les tripes la mine torve penchée une énième fois sur les traces mouvantes de la faïence des chiottes de l’ami Satan.  

En cette époque épique, on pouvait décoller aussi tard car les bars tiraient allègrement vers les quatre heures du mat – plus after possible çà et là dans du bar clandé malfamé ou chez quelque accueillant quidam, partageant gentiment sa pseudo-coke mal pilée. Sinusite assurée pour téméraires excités. 

En cette époque épique, l’euro n’avait pas fait ses ravages, doublant, puis triplant le prix des consommations, réduisant drastiquement le pouvoir d’achat de tout un chacun (à l’exception des 0,01% de la population qu’on appellerait les « favorisés » : patrons des médias d’endormissement de masses… mais ça, vous connaissez bien, on est en plein d’dans.)

En cette époque épique, on ne voyait pas venir ce gros serrage de ceinture. Aussi, malgré les économies de bouts de chandelle pour se payer une sauce pour les pâtes, une barquette de lardons, des pommes rissolées, et surtout un pack de bière, être étudiant, c’était tout de même être libre. Avec un peu de pot, on se dégotait une mission intérim chez Adecco ou Man Power,  et on était repartis courir pour attraper sa pinte de guinness à 5 euros avant la cloche de fin de service. Eh oui, 5 euros, la guinness…

Aujourd’hui, les étudiants mettent leurs 30 euros pour boire des coups dans un abonnement de portable, un forfait internet, et la vie « sociale » passe par les réseaux « sociaux »… A l’époque, on voyait venir l’arnaque. On les appelait les « réseaux asociaux ». Quant à la « télé-réalité », il y avait tout de même un rebelle au didgeridoo se payant la tête de la prod. de loftstory, de l’intello, du gay, du bourgeois, du cassos, du prolos… Rien à voir avec l’homogénité des fadasses Ken et Barbie groufiasse des années bad ass.

Tout cela est loin. Le rouleau compresseur des 0,01% a bien écrabouillé la cervelle de ceux qui n’ont trouvé que la télé pour loisir… Parce qu’il faut croire au dieu « Crise », qu’un NON à un référendum contre l’Europe on te le change en OUI vite fait bien fait, et que, tant qu’on y est, on va voter pour un roi de Versailles qui nous promet la révolution, non ? Ah, mais à quoi s’attendre quand pour changer de président on vote pour un de ses anciens ministres les plus influents ?

En cette époque épique, on avait Clinton au saxophone à la place d’Obama au micro, et Bush au bretzel à la place de Trump sur Twitter. Chirac disait de manger des pommes, Villepin ouvrait sa gueule à l’ONU, et Sarkozy préparait son petit nid… Rien de plus glorieux… Lepen passait déjà au second tour – mais la population à l’époque défilait en masse cela dit… Bref, on avait déjà Envoyé Spécial, José Bové et les latermondialistes ; aujourd’hui on a Ruffin, la conscience écologique plus affirmée, les lanceurs d’alerte, linux, les logiciels opensource, les Anonymous, le vent se lève, le Fil de l’actu, Bonjour Tristesse, la permaculture, l’écoconstruction, les Boycotteurs, Osons Causer, la Capitale du bruit de Rock Brenner et Arnaud Delecrin, la tirade de Poutou en plein débat aux présidentiels…

Enfin bon, tout comme hier et demain, ce débat du « mieux avant » nous emmerde !

D’ailleurs, prenons les résidences universitaires : on n’était pas encore au temps des amourettes de vacances dans une chambre équipée d’une salle de bain personnelle, à fumer de l’herbe, à boire de l’aloë vera ou de l’absinthe, et à s’adonner au plaisir de la sodomie trans-nationale, à en enrager la voisine ou en exciter le voisin. C’était nettement  plus tendu : on était plus au shit de basse fosse, à la session playstation ad vitam aeternam serrés à 3 sur un lit et un sur une chaise.

En cette époque épique, cela dit, on pouvait aussi s’évader loin de la vie étudiante, avec ses nouveaux amis venant de Vesoul, de Colmar, du Berry ou d’ailleurs. Quelle joie, d’ailleurs, de trouver enfin des amis avec qui philosopher, refaire le monde, planer, échanger musique et livres. Des affinités qu’on n’avait trouvées auparavant, dans sa campagne peuplés de scooters et voitures de sport customisée…

Se découvrir en se nourrissant à leur côté,  grandissant sa personnalité à l’aiguillon de la curiosité, l’appétit d’autres croyances, d’expériences mystiques… Finis les amis imposés par la situation géographique. Là, on se les choisissait. Et ce choix leur conférait une aura autre : l’un devenait le fou slovaque, l’autre le chaman, le chacal, le fourbe, le fesse, Satan… Il y avait  quelque chose de la mythification dans ces amitiés viriles mêlées de rêve et d‘admiration. Audiotrauma organisait au Molodoï des jeux de massacre avec nos chers présidents sur boîte de conserve, une pêche au canard dans une marée noire. On y montrait des Freaks ou des pièces de théâtre apocalyptiques, signées la Dinoponera.  La fête de la musique c’était plus de groupes et moins de D.J., mais bon, il était écrit que « Un jour en France »,  « Un autre monde », « Sunday Bloody Sunday », « Smoke on the water », « Message in a bottle » et « Nothing else matters » finiraient par nous les brouter sévère. Si la fête de la musique devait encore être ça, serait-ce bien mieux qu’une horde de D.J. ? 

Oui, ce débat nous emmerde.

En cette époque épique, on pouvait donc aussi se taire, se concentrer sur son souffle, et marcher, rythmé par le cliquetis des trois quarts dans les sacs, au gré des longues marches irrégulières du chemin de croix menant à la chapelle de Schneckheim, ou, plus sylvestre et sportif, du sentier menant au refuge du Schneeberg, au Nideck.

Si tu le veux bien, nous bifurquerons vers la colline, c’est moins fatiguant.

[PARTIE 2 loading…]

2 réflexions sur “LA NAISSANCE DES MYTHES – 1 – En cette époque épique

  1. Ping : LA NAISSANCE DES MYTHES – 6 et fin – LE PANACHE D’ETOILES – Rich and Co Editions

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s