Collection Littérature, Richard Palascak : « L’histoire du nain »

    L’infâme Kalache est de retour, avec une fois de plus, une consécration des personnages de beaufs et de toquards, dans un style et une histoire qui vont en choquer plus d’un… J’y suis tellement habitué ! Pour tous ceux qui n’aiment pas lire, qui ne connaissent rien à la Littérature et qui s’en cognent, cette histoire est faite pour vous.

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L’histoire du nain

1

     Gino est mon meilleur ami, un vrai bogosse à la peau mat et au regard azuréen, style rital au look smart. Gino est un dandy perdu au milieu d’une foule de paysans, une fleur sauvage et diaprée poussant sur une bouse de vache verdâtre. Quoi qu’on en dise, Vesoul est une bouse de vache rongée par des milliers de bouseux, aussi sensibles à la distinction qu’un clodo l’est à la politique : rien à brandouiller…

     La passion de Gino : les femmes. Son exécration : les femmes. A quarante ans, il est arrivé à l’ultime conclusion d’une solide éducation sentimentale : « être misogyne et paranoïaque, c’est être réaliste ». De mon côté, je suis moins restrictif. « Misanthrope et paranoïaque » me semblent d’une approche plus pragmatique.

     Gino a toujours été passionné par les belles voitures et les grosses motos. Surtout celles qui roulent vite et qui claquent, tapent à l’œil, puissantes et racées, un peu à l’image du personnage.

     Un soir d’infâme beuverie dans son appartement de la place du Commandeur, situé juste au dessus du cabinet où il bossait, Gino me parlait de la nouvelle Alfa qu’il allait s’acheter, catalogue en main :

« T’as vu un peu la caisse ? Le modèle sport monte à 300.

-La vache !

-En noir, kest’en penses ?

-Belle caisse…

-Moi je la veux en rouge.

-Comme ta moto ?

-Rosso Corsa.

-Et tu l’as toujours, ta moto ?

-Ouais, mais je vais la changer d’ici un an.

-Pourquoi, elle te plaît plus ?

-Si, mais j’aime bien changer.

-Comme avec les femmes.

-Du veau, du veau, toujours du veau… Au bout d’un moment, tu te lasses. »

    Gino s’est allumé une cigarette et s’est resservi un verre de pinard. De mon côté, je suis aller couper du sauciflard. Dehors, des nuages de merles virevoltaient par vagues emportés par le vent, dessinant spirales et tourbillons en forme de gouttes d’eau. Le tumulte était assourdissant. On aurait cru que cette cohue de pierrots était là pour encourager le sport favori des hommes, la conversation alcoolisée entre baloches, depuis les tribunes endiablées de platanes alignés autour de l’arène d’un parking vide et ombragé. Seuls acteurs en scène : un monument aux morts poussiéreux et deux tape-cul rouillés.

2

Gino a repris :

« Je t’ai déjà parlé de l’histoire du nain ?

-Non…

-C’est quand j’ai eu ma première moto… »

    Il s’est mis à me la décrire, mais comme je n’y connais absolument rien en bécane, je ne me souviens pas de ces détails. En revanche, je sais que je devais attaquer mon troisième litron de bière, ce qui ne favorise guère la mémoire.

« J’allais voir ma mère avec cette pétoire, dans le magasin qu’elle tenait derrière l’église.

-Dans la rue où c’est qu’il y a l’encadreur de tableau ?

-Talleyrand.

-Ouais, Talleyrand…

-Ben elle avait son magasin juste en face, et moi je garais ma meule sur le trottoir qui longeait la boutique.

-Et alors ?

-Alors y’avait un nain qu’habitait juste au dessus. Et dès qu’il m’entendait arriver en pétaradant, il sortait la tête par la fenêtre et me dévisageait.

-Ha !

-Tiens toi bien… Voilà qu’un jour, il m’alpague : « Eh toi ! T’avise plus de garer ta rinçoir ici ! – Sinon quoi ? » je lui fais. « Sinon tu verras ce que tu vas voir… »

-Ouah ! T’as réagi comment ?

-J’en avais rien à battre, j’ai laissé ma moto et je suis allé voir ma mère. Les autres jours, j’y ai plus pensé et j’ai continué de me garer sur le trottoir. Figure-toi qu’à chaque fois, le nain sortait son blair de la chapelle et me détronchait.

-Ça te faisait pas flipper ?

-Tu rigoles ou quoi ? Je voyais pas bien ce qu’il pouvait faire…

-Appeler les flics ?

-Merde, je m’arrêtais cinq minutes pour embrasser ma mère ! Kestu voulais qu’on me dise ?

-Ok… Il a fait quoi, ton nain ?

-L’impensable. Voilà qu’un jour, je sors du magasin et trouve ma moto couchée sur le sol, avec le rase-terre coincé en dessous qui se débattait. J’imaginais déjà les dégâts : bosses, éclats, éraflures, etc… Le nain s’est extirpé en repoussant ma bécane d’un coup de savate, l’air mauvais. Alors j’ai vu rouge. Toutes mes années de boxe se sont déversées sur sa face à beigne : direct du gauche, crochet du droit, uppercut sous le menton et ainsi de suite. J’étais en rage, totalement hors de contrôle. Sa tête rebondissait sur mes poings comme une balle de jokari, projetée contre un mur, un pare-choc de bagnole, et finalement contre l’arrête d’un trottoir. C’est là que j’ai entendu des badauds hurler  : « arrêtez ! Vous allez le tuer !!! ». Mais le corps du nain gisait déjà sur le sol, inanimé, la tête boursouflée comme après une attaque d’abeilles.

-Putain, t’as tabassé un nain ! »

    Tout en me bidonnant tel un cornichon, j’étais consterné.

« Ouais, j’ai tabassé un nain… »

     Gino a éteint sa clope en esquissant un sourire songeur, non pas comme s’il eût été fier, mais comme si cette histoire avait une quelconque signification symbolique.

« T’as tabassé un nain !!! » que je répétais en boucle. « T’as tabassé un nain, c’est ignoble !

-Peut-être mais pour moi, c’était pas un nain. Je veux dire que je m’en torchais qu’il s’agisse d’un nain, d’un géant, d’un chauve, d’un barbu, d’un gros ou d’un triquet. Je l’ai traité sans faire de différence. En un sens, je l’ai respecté. Il a payé le tarif adulte normal, sans réduction ni majoration, avec la considération que chaque individu mérite.

-Et keski s’est passé, ensuite ?

-Rien, Je l’ai plus jamais revu.

-Ni par la fenêtre ni dans la rue ?

-Si, j’avais oublié… Juste une fois, dans la rue.

-Et alors ?

-Il a changé de trottoir. »

Richard Palascak


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